Lundi 16 juillet 2007 1 16 /07 /Juil /2007 19:30
Pour amorcer le voyage des histoires de gares de l'est:


A Budapest, Ilona c'est chargée de me mettre au petit matin dans le bon tram, qui me mènerait à la Gare de l'Est de Budapest. Elle m'a expliqué que c'est la même entreprise qui à fait la gare de l'Est et la gare du Nord à Paris. "Seulement ici c'est en miniature". Et effectivement, au bout du quai central il y a  des quais cachés qui se prolongent sur la gauche, comme à Paris.

J'ai donc pris le train de Budapest à la frontière Ukrainienne, Chop. Et ensuite un train de nuit jusqu'à Czernowicz, avec le TGV Ukrainien et le parlement gravé sur les rideaux de dentelles, et une babouchka qui s'occupait des draps et du tchai, qui me détestait tout particulièrement.

Je vous copie colle ensuite une partie de mon journal de voyage, qui raconte notre périple au cimetière de Czernowicz le 7/7:



On marche un moment, en passant dans un marché qui me rappelle celui de Bitola. Pastèques, pommes de terres et couvercles de jarres. Cornichons et perruches.


On marche encore le long du cimetière catholique, l’orthodoxe puis, dans la rue d’en face, le cimetière juif avec une petite synagogue en brique défoncée et ses tombes à l’infini. Plusieurs hectares assez denses.


Yo et Sacha nous amènent à un endroit précis à l’est du cimetière, où il y a un mémorial pour le massacre de 900 personnes, sans date précise. Il fait très chaud, on cherche un endroit à l’ombre. Yo se précipite sous un grand et large arbre caché par les ronces. En se frayant un chemin on se trouve sous une haute coupole de feuilles avec des tombes pour banc. On prépare le repas, Yo lisant le plan du cimetière avec un air sérieux et ému comme s’il s’agissait d’une Thorah.


On ripaille. Comme Sacha est mal à l’aise je convoque l’ombre tutélaire de Brassens, et il se met alors à pleuvoir. L’arbre nous protège de la pluie, nous ne recevons que quelques gouttes froides.
Pour rechercher la tombe de mon arrière grand père, on se réparti des secteurs qu’on essaye de couvrir systématiquement.

Jungle d’orties d’arbres et de ronces et nous n’avons pas de machettes. On se perd, grattant la mousse, écrasant les orties à coup de tête et de pied, brisant des jeunes pouces d’arbres, et lisant nom après nom, date après date. À la recherche de Mottele Keller mort le 1/1/34, dans le secteur 32b d’après le rabbin de Czernowicz. Noms après noms, dates après dates. Déchiffrements. Certaines tombes sont effacées à jamais. La pierre comme une peau en pleine mue, boursouflée, de la terre granulée et figée. D’autres ont perdu leur pigment, mais si on on y appliquait un papier et y frottait un crayon, si on s’en donnait la peine, leur inscription remonterait à la surface. Les tombes en granite noir ont l’air d’avoir été faits hier. Lire des morts de 1930 comme s’ils étaient neufs sous le tissage des plantes folles. Tombes faites pour des hommes décédés à New York dans les années soixante-dix : 30 ans après elles sont à la même enseigne que celles d’avant guerre.
 Mains qui figurent des ailes, d’autres qui versent de l’eau, celles qui tiennent des cruches ou des fleurs : symboles étranges dont le sens et les familles ont disparu ensemble. Par momment le faux espoir :  un Moise Guellner qui nous fait tous accourir, ou un Feler en russe qui me trouble car le f russe ressemble au k sanskrit.


Chœur de noms lus dans la tête, noms et dates de morts, que nous sommes quatre à déchiffrer au hasard, chaotiquement, errant, mais avec malgré tout, une volonté d’exhaustivité. Peu à peu, cette longue litanie de gens à morts ordinaires, ces femmes, ces enfants, ces vieillards, ces hommes, ces histoires d’il y a plus ou moins soixante dix ans, donnent vie à l’energie foisonnante du Czernowicz d’alors. La mesure de l’anéantissement, et de l’abandon aussi. Tout est là. Même si Mottele demeure introuvable.

Un chien nous a accompagné jusqu’à notre lieu de déjeuner. Pour moi, c’est un petit ange messager de notre Mottele. Mais Sacha et Ange ne veulent absolument pas qu’il soit là, ou qu’il nous prenne un quignon de pain. Au sortir il nous attend. A coté de la synagogue défoncée en brique. Je lui envois un bout de pain, qui ne l’intéresse pas. Je vois alors l’inscription graffité. Juden. Une étoile de David accroché à une potence. Tod des juden. Dans ce cimetière à vaux l’eau. Le chien gobe le quignon.


Par Agathe - Publié dans : agathek
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